« Ceux qui n’ont rien vécu n’ont pas droit au confort du jugement. »

Des gens très bien, Alexandre Jardin.

 

 

Elle attendait.

Les mots.

Ces mots. Sortant de bouches qu’elle ne connaissait pas.

Elle savait pertinemment que ces mots allaient lui arracher des morceaux de son cœur, venir creuser en profondeur et laisser une cicatrice. Mais elle attendait. Parce que maintenant il n’y avait plus rien d’autre à faire. La main sur le ventre, le cœur dans la gorge, les yeux fatigués et gonflés d’avoir trop peu dormi et trop pleurer.

 

Depuis combien de temps attendait-elle ?

 

C’est alors qu’elle se demanda s’il lui resterait assez de morceaux pour respirer. Continuer. Vivre. Le cœur pouvait se gonfler et se rétrécir chez certaines personnes, mais pour les personnes comme elle, qui avait déjà perdu, petit à petit, une bonne partie de cette anatomie, en resterait-il encore assez ?

Est-ce que cet organe savait se régénérer ?

Ou, dorénavant, resterait-elle coincée, sans force, sans véritable force pour de nouveau recommencer à aimer ? A s’aimer.

 

« Mademoiselle ? »

 

Elle releva brusquement le visage. Frappée par une beauté austère qui dégageait une impression de force et d’angoisse silencieuses.

Elle allait souffrir. Terriblement souffrir. Elle allait vouloir que les choses soient différentes. Ses pensées semblaient être liquides et brûlantes. Cramant son cerveau et ses possibilités de réflexions logiques.

Dans les épreuves que nous impose la vie, pour espérer y survivre, certaines personnes prient. A ce moment-là, sa prière à elle c’était ça : Va-Te-Faire-Foutre.

 VaFoutreVaTeFaireFoutreVaTeFaireFoutre VaTeFaireFoutreVaTeFaireFoutre !

 

« Veuillez me suivre s’il vous plait. »

 

*

La première fois elle se leva brusquement dans la nuit. Les crampes prenaient tout son corps à présent. Elle marcha lentement jusqu’à la salle de bain mais à peine avait-elle franchi la porte, qu’elle gémit profondément en serrant les dents. Elle s’accrocha au mur. Elle transpirait à grosses gouttes et tremblait tout aussi fort. Des frissons dans le crâne. Dans le cœur. Dans les viscères. Comme des courants d’air. Des fantômes qui stagnent et errent. A lui foutre la nausée. A la briser et la faire tomber. Soudain, comme sans prévenir, elle se plia en deux et prise d’un vertige se retint au lavabo. Quelque chose dégoulinait contre sa peau. C’était…

… épais, visqueux et chaud.

Elle ouvrit les yeux.

Une flaque.

Une flaque de ciel.

Qui se répand.

Sur le carrelage, qui… le constelle.

 

Elle se redressa. Difficilement elle avança vers les toilettes.

Un haut le cœur la traversa instantanément. Couteau tranchant. Transperçant son sexe et son estomac jusqu’à sa gorge. Une odeur chaude et acide emplissait la pièce. Sa langue en était recouverte. Cette odeur… Sa trachée se mit à trembler. Elle amorça trois renvois de rien, de violence et de douleur à espaces réguliers. Un filet de salive coula et sécha le long de sa bouche. Elle déglutit. Amèrement. Ravalant une souffrance au goût de fer. Rouge et brûlant.

Elle baissa sa petite culotte et l’abandonna au sol. Quiconque l’aurait vue dans cet état l’aurait prise pour une folle. C’est alors qu’un violent coup la frappa cruellement à la poitrine, dans le ventre et entre les jambes. Ce qui l’a fit s’assoir. Elle hurla. Pliée en deux sur la cuvette des toilettes. Se donnant des coups sur la tête. Elle n’avait pas eu le temps de contrôler la chose, tout s’échappait d’elle sans qu’elle ne puisse rien faire. Plus rien faire. C’était trop tard. Trop tard pour revenir en arrière. Trop tard pour reprendre de l’air.

La respiration.

Elle.

Coupée en deux.

Le corps horriblement incliné, tel un grand navire en train de sombrer.

 

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Elle se contracta violemment et encaissa en coup si fort qu’il débusqua, cette fois, entièrement son corps. Elle regarda ses pieds, nus, sur le carrelage froid. Ils trempaient dans je ne sais quoi. Un truc à lui foutre la trouille. Des diamants, peut être… de la rouille ?

Elle grimaça et ferma les yeux.

Son corps pleurait des flammes. Il n’avait jamais été autant femme.

Dégoulinant le long de la faïence blanche du bac à excréments : du sang. Encore. Mer pourpre et chaude de son ventre qui baise la vie si prématurément qu’il se voit mourir instantanément. Le sang. Lourd. Épais. En caillot. Le sang coulant sur sa peau.

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Elle avait senti quelque chose s’échapper d’elle et tomber  tout au fond du trou. Bon et maintenant ? Qu’était-elle censée faire ? Tirer la chasser d’eau ? Rien du tout. Reprendre son souffle. C’est tout. C’est tout.

Finalement elle plongea à l’intérieur. Raclant ses viscères de ses propres mains, dans le sang et la puanteur. Elle en ressorti des morceaux. Des sections douteuses d’un amour trop fort. D’un amour ayant prit racine dans son corps. Elle regarda la chose gluante et brûlante, puis la lâcha dans l’eau. Reposant sa main ouverte et sanglante, en revers, sur sa cuisse. Elle resta là un moment. Immobile. Les yeux mi-clos. La bouche demi ouverte. Scrutant la déchéance et la peur qui rampait sur le sol et dans sa chair. Essayant tant bien que mal de reprendre un peu d’air.

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Elle pleurait.

Au bout d’une minute, baignant dans son propre coucher de soleil, épuisée par des piques de sueur et de sommeil…. Figée dans ses écailles d’amour, mortes, sans force, en arrachements et en écorces… elle défaillit.

Détachement de vie.

Je sombrais dans le silence écarlate. Tout était déployé. Ouvert. Tout s’était mis soudain à trembler. Comme un corps frileux embrassant hiver. J’ai tourné la tête.

Il n’y avait personne.

J’étais seule.

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Prise de frissons et de spasmes déferlants, elle se releva et marcha jusqu’à son lit où elle s’étendit sur le matelas.

 

*

Le doute.

Le chagrin.

La douleur. Cette intense douleur obscure et impitoyable, qui peut vous dévorer tout entier.

Ils commencent déjà leur processus de destruction.

C’était une solution pourtant si évidente qu’il semblait idiot d’en envisager une autre.

Elle ne pensait qu’à ça. Au plus profond et au plus fort de son Moi. Cette nouvelle lui faisait l’effet d’un coup de poing en plein dans l’estomac. Qui lui coupait la respiration. D’abord elle s’était brisée en mille éclats. Un rire qu’elle ne connaissait pas, puis brutalement en de violents sanglots qui la secouaient et se propageaient en elle.  Une sorte de marrée inattendue qui la submergeait de part et d’autre. Elle pleurait tellement qu’elle avait du mal à voir clair. Et ce n’était pas qu’à cause de ce bouleversement, physique et mental, mais elle pleurait sur sa vie entière ; sur ce bordel complet qu’était devenu son existence. Une existence stupide. Elle n’était pas faite pour ça ; échouer aussi lamentablement. Se sentir aussi fragile. Il fallait qu’elle change. Qu’elle retrouve la femme forte, responsable et lucide qu’elle avait sans doute été avant tout ça.

Il fallait que quelque chose se passe.

D’une manière où d’une autre.

Et qu’elle reprenne le contrôle.

Mais quoi qu’elle décide de faire, elle en serait déchirée à vie.

J’ai mal.

J’ai si mal.

Mon corps est comme un grand sac de verre pilé.

Ça me découpe les chairs de l’intérieur dès que je bouge.

Ça me donne la nausée.

Mon esprit lui est semblable à de la compote.

Incapable de marcher.

Il est juste rempli de pensées liquides, aussi molles et dégoulinantes que des déjections.

Ce truc vous grignote la raison.

 

IMG_20160813_195422 {Rachel Weisz dans My Blueberry nights.}

*

Au petit matin la douleur était multipliée par dix. C’était bien plus que physique. Désormais il fallait y ajouter toute la tristesse qui la pourchassait depuis toujours et le fait qu’elle n’était qu’une merde. Une merde ayant pris une décision de merde, signée des papiers de merde suite à une merde qui lui était tombée dessus et qui l’avait foutue devant un dilemme de merde et à moins d’un miracle exterminateur de merde qui aurait balayé et chié sur toute cette merde… elle était dans la merde jusqu’au cou.

Les meurtrissures de ce bouleversement physique et mental écloraient peu à peu sur son visage devenant petit à petit blafard dont l’expression vide n’était qu’un cauchemar.

 


IL Y A… des fantômes dans ses yeux.


 

Elle passa la journée couchée, repliée sur elle-même, respirant les odeurs immondes d’hôpital. Le lit n’avait rien de confortable. Elle se sentait comme une enfant à qui on mettait des couches. Incapable de retenir quoi que ce soit. Régurgitant cette abominable solitude tout au fond d’elle-même. Parce que c’était bien réel. Elle était seule. Effroyablement seule. Elle l’avait toujours été.

 Ça sentait le désinfectant, ou peut être bien le yaourt au citron. Je n’en sais rien. Une sorte de solvant industriel et de détergent à organe.

 

Un goût âpre et pâteux écumait sur sa langue. Un mélange acide de liant organique et dégueulasse. Sa trachée se resserra et sans comprendre pourquoi, respirer devint douloureux. C’était comme descendre un toboggan qui avait prit feu. Une crampe trancha son œsophage, la scia tout au long de la gorge et l’empala jusqu’à l’estomac. Elle sentait les nerfs de ses lèvres qui se contractaient. En haut en bas… Partout.

Sa bouche se déforma étrangement et elle se mit à baver comme une enfant.

Réaction secondaire. Rare. Ou peut-être bien qu’on la punissait. Après tout elle avait toujours détesté les chemins connus. Les routes les plus empruntées. Elle préférait se perdre. Mais cette fois, allait-elle se retrouver ?

C’est alors que les mains et les voix des infirmières travaillant à l’apaiser se mirent à s’emballer elles aussi. C’est drôle mais les images autour d’elle commencèrent à changer. Son corps secoua brutalement et violemment sa vie. Elle tremblait. Elle ne maîtrisait plus rien. Elle… se laissa aller. Contractée de part et d’autre. Son corps tapait contre le matelas. Broyé par la douleur. Déchiré et s’ouvrant vers le bas.

De la bave coula le long de sa joue, jusqu’à son menton et son cou. Elle s’abandonna. Elle s’abandonne en fluides corporels. Il n’y a plus une seule région de son corps qui ne soit pas saisie par la souffrance. Priant pour que la chose la pire et la plus dure qu’elle ait eu à faire ait été, non pas un massacre, mais une délivrance.

 

*

Après avoir déraciné les arbres… et secoué les foyers, le vent se tait. Les nuages se dissipent. La pluie s’arrête. Tout à coup, le ciel s’éclaircit. Et… c’est là. Seulement là, dans le calme qui suit la tempête, qu’on découvre qui a été assez solide… pour y survivre.

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Toutes les demi-heures l’infirmière entra pour prendre ses constantes et surveiller son état. Après la chute brutale de tension, les convulsions et l’effet secondaire du médicament qui avait agit sur elle comme un poison, elle s’appliquait à respirer doucement et accepter la douleur, la sueur et le sang. Je pue… pensa-t-elle un instant. C’que je pue. A moins que ça ne soit le mélange infâme des antiseptiques et de mes tripes ?

A cet instant là, elle n’avait même plus peur de ce qu’il pouvait y avoir avant ou après. Plus rien n’avait de sens si ce n’était ça :

La mort est tellement vaste et la sienne si… insignifiante.

 

Je le sentais. C’était là. Dans mon ventre. Pour toujours. Inguérissable puzzle de souvenirs. Une douleur que personne d’autre que moi-même ne pourrait sentir.

 


« L’amour a des dents et ses blessures ne guérissent jamais. »
Stephen King


 

Et voilà… il ne restait plus que les ruines affreuses de quelque chose qui n’existait plus.

 

*

Il m’aura fallu du temps pour comprendre. C’est allé plus vite la deuxième fois où j’ai eu à surmonter ce blocage mental. Finalement ce n’est pas si compliqué. C’est juste effrayant. C’est tout.

Entendre toutes ces foutues questions qui errent et résonnent dans notre crâne : est-ce qu’il y a quelqu’un ? Est-ce qu’on peut m’aider ? Je saigne, je crois que je vais tomber… est-ce qu’il y aura quelqu’un pour m’aider à me relever ?

A vrai dire ce n’est pas une question de force physique. Le corps à une sacrée contenance lorsqu’il s’agit d’encaisser des saloperies. C’est d’ailleurs là où je me suis trompée la première fois. Me sentant viscéralement liée à cette douleur physique qui résonne dans les chairs… non, aujourd’hui je dirais le plus dur, le plus douloureux, le plus vicieux, c’est… l’échec cuisant lorsqu’il s’agit de se relever et que l’on croit profondément que ce n’est pas relié à notre putain de cerveau. Marche ou crève. C’est ça la morale de cette histoire. Je n’ai jamais aussi bien compris cet adage. Suivant le fil d’Ariane tendu dans ce labyrinthe qu’est la vie, ne cessant de passer d’un côté et de l’autre, travaillant son jeu de jambe, analysant ce qui se met sur notre chemin, jusqu’à jabber[2] violemment ce qui pourrait essayer de nous anéantir. C’est semblable à un ring de boxe. Soit tu t’en sors vivant et un peu ou beaucoup amoché, soit t’es K.O. et tu déclares forfait. Et tu te sens… détruit. Il n’y a pas juste milieu. Il n’y en a aucun dans la vie.

On est lié à des décisions que l’on doit prendre même s’il n’existe aucune bonne solution. On serre les dents, on enfile les gants, et on y va. On sait, on sait, on sait que ça fera mal, que ça va nous défoncer la gueule, et qu’on va en encaisser dans le bide et de plein fouet ! Mais on y va. Parce que finalement… c’est ça : la vie.

J’ai réalisé que je voulais m’entourer de personnes capable de soulever des voitures et des bus entier si j’étais clouée dessous, parce qu’au fond je sais, avec toutes les merdes qui m’ont atteinte, que je suis prête à en faire de même pour ceux que j’aime.

Alors j’ai ouvert la porte de la chambre lassant cette odeur d’hôpital derrière moi et j’ai effectué un nouveau soulever de terre… entrant dans la lumière.

 

Il faisait de nouveau jour. …

Mais pour combien de temps ?

 

Il m’aura fallu du temps, pour comprendre que parfois, mieux valait être seule, que mal accompagnée. Même si je continue de saigner.

Aujourd’hui.

Je marche.

Je marche.

Je suis condamnée à marcher comme une pute sur un trottoir. Errant dans la nudité de mes endroits les plus noirs.

Qu’adviendra-t-il alors de ma vie ?

Il faut marcher.

Continuer de marcher.

Marcher comme une nouvelle née. Avec ces facettes obscures qui ont creusé ma chair. Continuer vers cette quête identitaire.

Marcher.

Marcher.

Et trouver, seule, la force au plus profond de moi… de me libérer. Allais-je du même coup, un jour, trouver la force en moi de me pardonner ?

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Je marche.

Oui, je marche.

La rage au ventre.

 

 

 

[1] Toutes les photos de cet article sont tirées de la page Insatagram « Dark Beauty » que je remercie pour leurs fabuleuses images. https://www.instagram.com/darkbeautymag/

[2] Jabber est un mot anglais que l’on utilise en boxe pour signifier un coup de poing très violent qui achève son adversaire immédiatement.

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