– Le 19 septembre 2013 –

A cette nuit du 7 septembre.

A ces yeux brillants et bleus, à toi, le plus beau et le plus touchant des mâles heureux.

-Je te déteste de partir, et de me laisser ici, je te déteste vraiment. Mais si tu avais renoncé à ce voyage, je te détesterais encore plus.

Cher Vous,

Je la regarde. Je la regarde longtemps. Je l’a sens. A l’intérieur de moi. Elle. Je l’a sens putain… C’est fou, c’est totalement fou… c’est presque rien, et pourtant… je crois que c’est tout.

Je les ai regardés longtemps. Je voyais leurs corps se parler sans encore s’atteindre, se taire sans encore s’étreindre. Je les voyais se chercher, s’agiter, se perdre, se manquer, se plaire sans tout à fait se défaire. Ils étaient l’un et l’autre dans le rythme d’une douceur écarlate. Il y avait de la dévotion dans leurs attentes et leurs détours. Quelques écarts de route qui ressemblaient furieusement à de l’amour.

La précision de leurs regards, ce soir là, était telle, qu’elle coupait l’intervalle qu’il y avait entre eux, avec la violence d’une arme à double tranchant.

Sans même en avoir conscience ils étaient comme deux miraculés. Miracle  eux même. En retour. En reflux. Hors de portée.

Je les ai contemplé. Longtemps. Longtemps comme j’eu contemplé auparavant mon premier insecte sur le chemin de l’école ; avec fascination et peur, à la fois surprise par cette curieuse beauté et troublée par le monstre à mille pâtes et un souffle qu’est l’Amour.

Ce sentiment était comme un précipice. Elle  contempla les étoiles qui taillaient de part et d’autre son corps. Elle respirait de plus en plus fort. Brutalement, elle se demanda si d’autres personnes étaient capables de le regarder ainsi. De le voir et de l’envisager de cette façon là ; avec autant de chemins et de couloirs, autant d’ordres que de brisures et de foutoirs, autant de clairvoyance et d’incertitudes, d’instabilités et d’habitudes, autant de jours que de pleines lunes…

Il y avait tant de possibles qui pleuvaient de cet homme. A vous retourner la tête et coller vos lèvres comme du rhum. Fort, puissant, et sucré. Quelque chose d’absolument sans cran de sûreté.

Au rebord d’elle-même, elle n’osa tourner les yeux. Il avait un supplément d’âme. Quelque chose en plus, braqué et pressé contre sa poitrine de femme. Entre le coeur et le bas. Une note terrifiante et divine. Une flamme. Un émoi. Et lui… juste là.

Il aurait pu tirer. Tirer son coup. La vider jusqu’à lui faire du mal mais… comment aurait-elle pu ne serait-ce que souffrir, si lorsqu’elle le regardait, elle en oubliait et de vivre et de mourir ?

Cette nuit là, gisant comme un enfant, il baignait nu dans sa gerbe de solitude. Humide de trop d’alcool. Presque tremblant. Salé de désir.

Tout était déployé. Ouvert. Tout s’était mit soudain à trembler. Comme un corps frileux embrassant l’hiver.

Mais elle s’écarta.

Elle écarta sa bouche, oui, d’abord sa bouche, puis elle dégagea ses mains, puis tout son corps, elle se releva, et avec une grande contenance, elle referma la porte, sur cette nuit, cet endroit, cette parenthèse d’eux, déjà morte.

Elle était si immense tout à coup. Si immense. Plus personne ne semblait pouvoir l’atteindre hormis lui. Peut être reviendra elle, encore, sentir ces pluies, ces averses la rendant mortelle. La mort tient à si peu de chose parfois. Si petite soit elle. Ou infiniment grande. Invisible à l’œil nu.

Elle avait cette conscience étrange d’elle-même. Comme ressentie d’un endroit, hors norme, un endroit qu’elle avait bâtit de ses propres peines et de ses propres forces, un endroit mystérieux, qu’elle-même n’arrivait pas à comprendre entièrement. Un étroit contact avec ses sentiments les plus obscurs et les plus fous, une sorte de lieu où sans comprendre pourquoi ni comment, elle demeurait libre. Dépouillée de superflu. Un endroit que personne en elle n’eut jamais vu.

La route allait être longue, très longue, elle le savait.

Il y avait tant de fascination et de peur. Le sang bleu qui bouillonnait dans ses yeux d’homme, caressait lentement, très lentement, ses contours et ses formes. Juste par échappées. Par fragments. Par détails. Et tout comme elle l’avait fait, peu de temps avant, il se mit à engloutir à petites pensées, chaque étoiles, chaque hasards, chaque « états dames » et chaque messages qu’elle laissait glisser d’elle même.

A croire qu’elle faisait exprès de perdre et de semer des petits morceaux d’elle. Petits cailloux sur son chemin. Petits riens. Afin qu’il puisse toujours revenir y revenir…

Et avec une curieuse conscience et une maitrise illimitée, Elle  laissa choir des parcelles d’émotions, des tiroirs de confusions, des éclats, des débris, des petits morceaux de sa vie. C’était à tout moment. C’était partout. C’était par ses yeux, par ses lèvres, par ses joues, c’était de ses mains, du creux de sa nuque, de son ventre et d’entre ses jambes. Même sa démarche en était affectée.

Ce soir là, marchant dans les vieilles rues du port, elle l’aimait plus encore…

Après tout, elle savait qu’il repartirait, qu’il reprendrait son sac et sa route, et jamais, jamais, jamais elle ne le laisserait tomber. Et comme d’un commun accord, sans qu’il ne l’arrêta, Elle se laissait elle tomber, dégringoler, chuter. Librement. Vers ce précipice de lui.

Leurs regards se croisèrent.


Et là… je laissais ma vie entre ses mains. Il pouvait faire de moi ce qu’il voulait. Il pouvait me tuer. Me tuer mille fois. Il pouvait m’égorger, me dérouiller, me dépouiller, me briser à trop me serrer. Ou faire ce choix. Choisir la foi. Choisir une autre fin. Une faim écarlate et belle. Sans fond. Cette faim qui n’a pas de nom. Il pouvait m’aimer.

J’ai fermé les yeux. Et je l’ai laissé faire.

J’avais la sensation qu’on entrait en moi pour la toute première fois.


C’est à cet instant exact, devant ce café, dans les premières chaleurs d’après midi, qu’elle se demanda si lui aussi, si lui aussi était capable de voir ce sombre chemin en elle. Cet endroit qu’elle seule connaissait. Cet endroit que personne n’avait atteint, hormis elle et ses chagrins.

Il écorcha le ciel. Et comme une traînée d’astre et de destinée, il perça le sang du jour.

Le sourire au coin de sa bouche s’endormie lorsque détourna le regard.

Était-ce ça l’amour ?

Elle releva les yeux. Elle frissonna devant tout ce bleu.

Ça y est.

Ça y est. Je crois bien qu’ils s’aimaient.

Ils ne le savaient pas encore, mais d’une manière toute particulière et nouvelle, une manière qui leur était propre, ils s’aimaient.

Bien à Vous.

Elle et Moi.

-J’aimerais tant te surprendre encore tu sais…

Tu vas partir ?

-Bien sûr que tu vas partir.

-Pars. Pars loin. Très loin. Pars où personne ne pourra te retrouver. Où personne n’est jamais allé. Pars. Mais je t’en prie… reviens.

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